3.6. Le tonneau et les cercles

De nombreuses années durant, la moindre discussion sur les similitudes entre les régimes de Staline et d’Hitler était absolument proscrite. Dans des films « de guerre » en couleur, même, il était impossible de voir le vrai drapeau fasciste, c’est-à-dire de couleur rouge. Ensuite, vers la fin des années 80, les historiens et les experts eurent une révélation : ils prirent conscience de ces ressemblances et énumérèrent tous les points de comparaison jusqu’aux mélodies communes que l’on chantait dans un pays sur les paroles « Tous plus haut, plus haut, plus haut », et dans l’autre sur « Mein Führer, mein Führer, mein Führer... »

Le moment est à présent venu de se souvenir et d’étudier deux différences majeures dans la structure de ces despotismes totalitaires.

                Hitler est arrivé au pouvoir porté par la vague d’un réveil nationaliste (qu’il avait lui-même orchestré). « L’Allemagne avant tout », voici la clé principale qui, dans l’accession au pouvoir d’Hitler, joua le même rôle que dans notre pays  le slogan de Lénine : « Volons les voleurs ». Voler ses semblables, des Allemands de même sang, les Nazis ne le permirent pas. Ils firent leur possible pour unir leur nation allemande au moment même où les Bolcheviques ne se souciaient que de lâcher les travailleurs contre les employeurs, les soldats contre les officiers, les ouvriers agricoles contre les paysans, la gauche contre la droite, la droite contre la gauche...

                Les Allemands n’eurent pas à subir la « dékoulakisation », ni la chasse aux « parasites ». La haine de masse, indispensable au fonctionnement d’une dictature totalitaire était dirigée non pas vers l’intérieur mais vers l’extérieur, vers les ennemis hors des frontières de l’Allemagne. Et le résultat dépassa toutes leurs attentes. Jusque dans les derniers jours de la guerre le soldat allemand était prêt à verser le sang pour la sauvegarde de la patrie contre les « hordes asiatiques bolcheviques » et les « mercenaires des ploutocraties européennes de l’Ouest ».

                En comparaison, l’idéologie et la pratique du bolchevisme semblent d’une rare stupidité. Tout en reconnaissant l’inéluctabilité (et plus encore, la nécessité) de toutes les nouvelles guerres mondiales et européennes, Lénine et ses acolytes virent dans le patriotisme une survivance dangereuse et malsaine de la consience bourgeoise. Lors de la Première Guerre Mondiale (que la propagande russe officielle qualifiait alors de « deuxième guerre patriotique ») ils appelèrent à « planter les baïonnettes dans la terre » et à faire la paix avec les soldats ennemis. En prenant le pouvoir, les Bolcheviques proscrirent de leur armée toute trace nationale et l’Armée ne devint pas l’Armée« russe », « de Russie » ni même « soviétique » (selon l’appellation de l’Etat). Ce fut l’armée des « travailleurs et paysans », le soldat devint « soldat rouge » et tous les ennemis étaient des « blancs » : les Biélopolonais, Biélochinois, Biélofinlandais...

                Mais il est possible encore de comprendre Lénine. Ayant passé les meilleures années de sa vie dans des salons de thé pour immigrés à Paris et Zurich, dans le cercle restreint des sectaires-fanatiques, il s’était écarté de la vie russe réelle et il croyait sérieusement que le moujik russe partirait en guerre au nom du « triomphe de la Révolution Universelle ». Mais le camarade Staline, un pragmatique sans principes et un réaliste froid, comment a-t-il pu suivre une telle voie ? Oui, bien sûr, Staline reprit ensuite ses esprits, dispersa le Komintern, ressortit des tiroirs les icônes des « Généraux du Tsar », et le héros légendaire Alexandre Nevsky prit dans la propagande la place du fondateur de l’Armée Rouge, Léon Trotsky... Mais cela vint bien plus tard. Et il est souvent mortel d’arriver en retard à la guerre.

                Il est encore plus significatif pour le thème de nos recherches de nous pencher sur une autre différence entre les dictatures bolchevique et fasciste.

                Au tout début de la guerre germano-soviétique Hitler tint une grande part de ses promesses. Staline et les Bolcheviques ne firent que tromper les naïfs qui leur faisaient confiance.

                Hitler réunit tous les Allemands en un seul état, donna à chaque travailleur un travail et un salaire digne, créa un impressionnant système de protection sociale de la maternité et de l’enfance, il élargit à plusieurs reprises le territoire du Reich, fit passer l’armée allemande triomphante sous l’Arc de Triomphe de Paris, il n’offensa aucun des vieux représentants de l’ancienne élite allemande qui acceptèrent de collaborer avec le nouveau pouvoir. Hitler n’eut pas peur de montrer aux travailleurs allemands les véritables images de la vie de « l’état des ouvriers et des paysans » de Staline. Dans une intervention radiophonique à la nation le 3 octobre 1941 il put déclarer : « Nos soldats sont arrivés sur cette terre qui a passé 25 ans sous le jougs bolchevique. Ceux des soldats qui dans leurs coeurs ou leurs esprits portaient encore des idées communistes sont revenus chez eux littéralement guéris... Ils sont passés dans les rues de ce « paradis ». Ce n’est qu’une usine de production d’armes contre l’Europe, bâtie au détriment du niveau de vie des citoyens... »

                Les Bolchéviques n’ont tenu qu’une de leurs nombreuses promesses : ils avaient promis de détruire la classe des « maîtres » jusqu’à la racine, et en effet ils les anéantirent... ainsi que beaucoup d’autres. Pour tout le reste, la supercherie fut complète.

                Ils ne partagèrent rien de ce qui fut « exproprié aux expropriateurs », de ce qui fut volé à proprement parler. En dépit des sommes astronomiques confisquées aux familles du tsar et des aristocrates, à l’église, aux capitaux privés, le niveau de vie réel de la majorité de la population du pays le plus riche du monde demeura aussi misérable qu’avant la révolution.

                Au lieu de l’égalité promise, une nouvelle aristocratie apparut, qui dans un pays de mendiants et de miséreux, volait en avion, roulait en Packards vernies, vivait dans les propriétés des grands princes, se délassait sur les plages impériales, en un mot profitait de la vie selon les critères des millionaires américains.

Déménager les familles d’ouvriers de leurs baraquements comme promis ? Il ne fut question que d’installer des asiles de nuit insalubres et surpeuplés dans les quelques palais restants.

Rendre « les usines aux ouvriers » ? Les anciens travailleurs salariés furent changés en serfs ayant l’interdiction de démissionner de l’usine dans laquelle ils travaillaient à tour de bras pour un salaire de misère, mais recevaient des peines complètes en camp de travail pour un retard d’une demi-heure.

Les terres des propriétaires fonciers, accaparées par les paysans en 1917, furent reprises en même temps que le fruit de leur labeur, leurs biens, leur liberté, et pour beaucoup leur vie. La misère dans laquelle stagnaient les kolkhosiens de Smolensk ou de Novgorod choqua les soldats allemands qui ne purent tout simplement pas croire que des gens en Europe puissent encore vivre ainsi.

A quelques rares exceptions près, aucun militaire, ingénieur, économiste ou diplomate de la vieille Russie qui se mit au service des Bolcheviques ne survécut jusqu’en juin 1940, ils furent exécutés ou « disparurent dans la poussière des camps ».

Mais quelle propagande put réaliser une telle tromperie et bafouer à ce point l’espoir et les attentes de millions de gens ?

Voilà pourquoi le camarade Staline, en trente ans de règne, ne se rendit dans aucun kolkhose, ne visita aucun atelier d’usine et ne fit pas la ronde avec des enfants. Il ne rechercha pas l’amour de la masse populaire, et ne crut d’ailleurs certainement pas en son existence. Il n’avait besoin que de soumission, une soumission absolue et irraisonnée, et seul un moyen pouvait lui permettre de l’obtenir : la terreur. Une terreur de masse d’une monstrueuse cruauté. Il était persuadé que la peur universelle était la pierre sur laquelle pouvait se fonder un pouvoir inébranlable que « les portes de l’enfer ne sauraient détruire... »

Ce fut lerreur de sa vie.

 Bien sûr, la peur du châtiment est un moyen d’influence puissant sur le comportement de l’homme. Il serait absurde de le nier. Mais encore plus absurde était l’espoir du camarade Staline de pouvoir entraîner une population écrasée de terreur dans la « Grande Guerre Patriotique ». Durant ses nombreuses années d’exercice incontrôlé d’un pouvoir sans partage, Staline ne comprit jamais le sens de ce proverbe russe « un clou chasse l’autre ». Le coup puissant porté par la Wehrmacht remplaça une ancienne peur par une autre et le revolver des tchékistes apparut bien petit et perdu face au grondement de milliers de canons, et le cliquetis des chenilles de milliers de tanks. Ainsi l’empire stalinien, bâti sur la terreur et dirigé par la terreur, commença rapidement et irrésistiblement à s’effondrer.

Comme un tonneau dont le cerclage aurait disparu.

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